Le cas des chiens retraités

Quand un chien guide a atteint 9 ans, la possibilité de sa mise à la retraite est envisagée, par l’équipe technique et par le maître.

C’est une étape difficile, pour le maître bien sûr, mais aussi pour le chien, qui va devoir changer de statut, passer du statut de chien en activité à celui de chien de compagnie.
Un suivi d’équipe est programmé par l’éducateur en charge du chien, ainsi qu’un bilan gériatrique pour évaluer son état de santé.

Suite à ces évaluations, les conditions de la mise à la retraite sont décidées.
Cette décision, prise en commun entre l’équipe technique et le maître, doit être précédée d’une bonne préparation.

En effet, les chiens retraités sont généralement placés dans des familles adoptantes. En conséquence, durant les 5 ou 6 mois précédant la mise en retraite, il est bon que le chien fasse de petits séjours dans sa nouvelle famille, de sorte à favoriser les conditions de l’adoption définitive au moment de la retraite.

Si les choses sont bien organisées, et que les conditions de vie du chien sont satisfaisantes pour lui, il ne souffrira pas de la séparation, du moins, il s’en remettra vite.
Le maître par contre, s’il est mal préparé, en est plus affecté, perdant d’un coup son chien de compagnie et son guide. De plus, le maître doit, si il a obtenu un nouveau chien, s’habituer à celui-ci, en essayant de ne pas comparer avec le précédant, et en essayant aussi de créer la complicité et d’établir la confiance avec le nouveau.
Il se peut que le maître puisse garder son chien avec lui quand il le met à la retraite.
Dans ce cas, il va falloir organiser la vie avec deux chiens, dont l’un reste un bon chien de compagnie, et l’autre se substitue au premier pour assurer les fonctions de guide.

En savoir plus quant aux droits d’accessibilité des chiens guides à la retraite

Témoignage : j’ai pu garder mes chiens retraités.

Je fais partie des maîtres privilégiés, qui ont le grand bonheur de pouvoir garder leur chien quand celui-ci est mis à la retraite.
J’ai eu Nicky, mon premier chien guide en 1978. A l’époque, les écoles étaient rares, et les délais d’attente très importants. De plus, l’information ne circulait pas, et les déficients visuels qui souhaitaient se procurer un chien guide étaient un peu démunis.
Donc, mes parents se sont procuré un chiot dans une ferme des alentours, un croisement de berger belge et de beauceron, nous l’avons éduqué, lui servant de famille d’accueil, et, quand il a eu 4 mois, nous l’avons confié à un ancien éducateur canin, qui l’a « dressé », comme on disait à l’époque, pour en faire un chien guide. Il est revenu à 10 mois, et il a commencé sa carrière de guide, consciencieusement, efficacement et à toute allure. C’était un chien avec beaucoup de caractère, d’autant qu’il est resté entier toute sa vie. Il était autoritaire, possessif, jaloux des autres chiens, mais surtout des enfants tout petits. Un tel chien ne serait pas remis aujourd’hui, mais les temps étaient différents. Il a fallu que je m’impose, ce qui ne fut pas toujours facile, il pesait 5 kilos de moins que moi, et j’étais jeune, tout juste sortant de la fac. Mais nous avons formé une équipe d’enfer, Arpentant les rues de notre ville, empruntant les trains, surtout la nuit, et je peux dire sans exagérer que ce chien m’a donné des ailes.
Il a merveilleusement travaillé durant 10 ans.
Quand est venu le temps de le remplacer, Babette, une chienne labrador de l’école de Limoges a pris la relève. Mais, comme il n’était pas question pour moi de me séparer de Nicky, j’ai décidé de tenter l’expérience de le garder.
Comme je travaillais, j’avoue que j’appréhendais de le laisser seul à la maison durant toute la journée. Mais tout s’est bien passé. Quand nous rentrions le soir, avec Babette, je prenais un quart d’heure pour sortir le vieux chien seul, afin qu’il ne se sente pas délaissé, et qu’il ait un moment seul avec moi. Les deux chiens se sont parfaitement entendus, comme il y avait un mâle et une femelle, il n’y a pas eu de souci de domination, chacun s’est créé son territoire et ce furent 3 années fort paisibles.
Ninja, mon troisième chien est venu d’une école de Perpignan, c’était un énorme berger blanc. Ma vieille chienne labrador l’a tout de suite accepté, et ils se sont parfaitement entendus.
Ils ont vécu 2 ans ensemble. Au début, j’ai voulu procéder comme avec le premier chien, en sortant seule avec la vieille Babette, en revenant du travail. Mais j’ai vite compris que cette solution ne lui plaisait pas trop, elle préférait tout partager avec le berger blanc, qui n’y voyait, de son côté, aucun inconvénient.
Quand Ninja n’a plus été en mesure de travailler, atteint par une dégradation trop précoce des vertèbres, Vic est arrivé.
Et ce fut la troisième expérience de vie en commun avec deux chiens.
Bien entendu, cela s’est fort bien passé, il n’y a eu, bien qu’il s’agisse de deux mâles, aucun problème de préséance. La bonne entente a régné tout de suite, les deux chiens étant d’un naturel calme et pas du tout agressif. Cela a duré 2 ans également.

Le fait de pouvoir garder mes vieux chiens à l’arrivée des suivants m’a évité d’avoir à faire le deuil dû à la séparation. Bien sûr, ce deuil a été reporté, puisqu’il a eu lieu à la mort des vieux chiens, mais les conditions étaient différentes, et je n’ai pas eu à affronter le fait que mes chiens vivaient avec d’autres personnes.
A la mort de l’un de mes vieux chiens, j’éprouvais surtout le deuil d’un animal de compagnie, et non celui d’un chien guide, puisque le transfert de la fonction de guide s’était faite en douceur lors de la retraite. La peine n’en était pas atténuée, j’étais aussi triste que si j’avais perdu un ami, mais la continuité dans la fonction de guidage et la compagnie de l’autre chien aidaient à supporter ce deuil.
Bien sûr, quand on décide de garder son vieux chien, il faut savoir gérer. En fait, plusieurs chiens se gèrent comme une famille. Il faut tenir compte des personnalités, des caractères et des besoins de chacun, les laisser établir leur hiérarchie sans intervenir, et la respecter ensuite, tout en prenant garde que l’un ne joue pas les dictateurs envers l’autre.
Je servais le vieux en premier, son coussin demeurait à la place où il était auparavant. Quand je distribuais des friandises, je donnais la même chose aux deux, en même temps, je veillais à bien répartir les caresses et les paroles, et ne permettais surtout pas, si il m’arrivait de gronder l’un des deux, que l’autre vienne me prêter main forte.

J’ai fait euthanasier tous mes chiens, quand leur vie est devenue impossible, envahie par la douleur et l’incapacité. C’est un acte d’amour qui nous est permis, parce que ce sont des animaux. Je n’aurais pas supporté de les voir souffrir davantage, et, même si cela m’a coûté, j’ai préféré m’en séparer en les faisant euthanasier que de les garder encore un peu en les voyant souffrir.
Mes chiens ont tous dépassé les 12 ans, à chaque changement, j’ai donc passé entre 2 et 3 ans avec 2 chiens à la maison. Ce furent des années joyeuses et sans problèmes, pleine d’enseignement et enrichissantes.
J’espère pouvoir recommencer quand Vic sera en âge de prendre sa retraite.
Je considère que, commencer une relation avec un nouveau chien guide, c’est partir pour une nouvelle aventure. Il faut tout oublier (dans le guidage), de l’ancien chien, et tout réapprendre avec le nouveau. Cela est grandement facilité quand on a la possibilité de garder l’ancien, ce qui, hélas, n’est pas possible pour tous les maîtres. Dommage !

Dominique LATGE, maîtresse de chien guide